Focus sur - Amina Agueznay : Incarner le visible, Acter l'invisible

23 - 30 Juin 2020

Incarner le visible, Acter l'invisible 

 

Cette oeuvre en 2 actes a été réalisée en 2019 par l'artiste Amina Agueznay. 

 

Acte 1, Incarner le visible par Amina Agueznay

Acte 2, Acter l’invisible en collaboration avec Ghitha Triki

 

C’est ici l’acte 2 que nous vous proposons de découvrir  à travers la lecture complète du récit imaginé par Ghitha Triki pour  accompagner l’œuvre.

 

 

  • Acte 1, Incarner le visible, 2019

  • Acte 2, Acter l'invisible, 2019 - CONTE DE L’INDICIBLE PAR GHITHA TRIKI

    DE LAINE ET DE SILENCE

     

       Dans l’une de ces contrées atlassiques où abondent l’eau des sources et la fine laine des pâturages, des femmes berbères, dans leurs ateliers ombragés, cardent, tissent et nouent des tapis sans relâche depuis des siècles.

     

       A l’abri des sortilèges du jour, elles y dessinent les symboles perpétuels de leur condition : femmes, mères, épouses, gardiennes d’une vie ancrée à la terre et aux rites agraires, écrivant par-delà les transformations du monde observable, les récits et légendes fondateurs de leur cosmogonie, chantant l’hymne au rêve et à la nature.

     

       Ces tisseuses dignement assises derrière les subtils entrefilets de leur métier à tisser, ont inscrit d’un trait stylisé et précis, chevrons, damiers, losanges, triangles, croix, étoiles, épis, cours d’eau, khamssa, destinés à célébrer la pluie salvatrice, invoquer la fécondité, protéger le nouveau-né, sacrer l’union amoureuse ou la fraternité, accompagner le mort dans l’au-delà…

     

     N’est-ce pas la marque d’une extrême humilité vis-à-vis de la nature que ces signes dépouillés ? Ou le désir d’une élévation céleste ? Ou serait-ce tout simplement leur autoportrait, la part d’elles-mêmes la plus essentielle ? Celle qui fait oublier la mort, conservant d’elles une silencieuse trace scripturale sur terre ?

       De leurs contrées souvent éloignées, qu’elles tissent de riches tapis d’ornement ou de simples Handira protectrices contre la rudesse du climat, ces femmes héroïques ont recréé l’espace où se lisent des légendes, témoins d’une énergie vitale remontant à la nuit des temps.

     

       Isli et Tislit, les amoureux séparés qui ont rempli un lac de leurs larmes, rencontrent la belle Tanit, chargée de veiller à la fertilité, aux naissances et à la croissance. Le dieu bélier Ammon et la brebis Amen, vénérés depuis l’Antiquité, ainsi qu’Ayyur le dieu lunaire, y ont encore une place toute symbolique et facilement repérable.

     

       A ce panthéon souvent dissimulé ou laissé à la libre interprétation des âmes, se mêlent sans aucun doute des imaginaires plus intimes, qui se nouent silencieusement sur la page blanche de la chaîne, et que le métier à tisser accueille comme un don secret.

     

    VIE ET MORT D’UNE IMAGE

     

    « Comment le monde de l’artiste - le geste créatif - est-il montré au Monde ? Je crée ma propre écriture engageant ces moments de création dans une structure en laine tissée où les artefacts-bijoux incrustés dans la matière deviennent des motifs esquissant une cartographie de mon petit monde. »

    A.    Agueznay

     

     

       Alors survient la rencontre avec l’Autre, qui souhaite prolonger, dans une sorte de lien sacré, l’indicible langage des signes au féminin. Elle choisit un tissage, le Henbel. Un Henbel tout de blanc tissé par les femmes de Tiflet. Celui-là même dont se recouvrent religieusement les tisserandes dans un coin de l’atelier une fois achevé, et qu’elles reposent, dans l’attente de son départ vers d’autres peaux, d’autres voyages, prêt à recevoir l’empreinte d’autres mains et d’autres regards.

     

       D’abord incarner le visible : circonscrire l’espace, imiter le geste, le transformer en image sur cet écran de laine blanc où tout peut s’écrire. Ou s’effacer.

     

       Effacer, voiler, dissimuler, désapprendre et désarticuler son alphabet : les signes dés-écrits, fragmentaires et interrogateurs posés par l’Autre sur le Henbel font le lien entre ceux, immuablement répétés, des tisserandes.

     

       Puis s’en affranchir : rejoindre à nouveau l’ineffable.

     

       Pour suivre sa trajectoire de vie, ce Henbel a besoin de mourir un peu. L’Autre y a inscrit des entailles fines, une incision qui fend délibérément l’espace blanc par endroits, pour y laisser entrer le vide, formant un renflement qui laisse passer l’ombre.

     

       Pas pour longtemps, car cet acte invisible, les mains à l’œuvre le panseront rapidement avec des reliefs en fil d’or. L’or chatoyant de la Sabra se pose sur la rugosité du Henbel blanc et brut. Au plus proche de la terre, végétal sur animal. Au départ, ces formes-reliefs étaient des objets ornementaux jadis fabriqués par l’Autre pour parer le corps. Ils sont désormais fragmentés en formes simples, puis cousus des deux côtés des entailles. Point, ligne, plan : réinventer la forme pour revenir à l’état de signe premier, raconter et mourir avec les mains.

     

    D’OR ET DE LUMIERE

     

    « Je me substitue à la structure en laine tissée. Je suis assise. Les mains de l’artisane me tendent lentement les artefacts, un à un, référence à la répétition d’un geste ancestral. Reproduction d’instants. Je me pare de ces bijoux, jusqu’à l’enfouissement. Le geste me figera dans un cocon, une chrysalide, un sarcophage. Est-ce également ce rite de passage qui me dirigera vers ma posture finale, assise, les mains créatrices posées à plat devant moi. »

    A. Agueznay

     

     

        Remplies d’or et de lumière, ces mains parent le corps de ses propres ornements. Strate après strate, celui-ci disparaît peu à peu, jusqu’à l’enfouissement. Ce savant amas pyramidal d’artefacts scintillant d’or, se substitue au corps comme une seconde peau. Ainsi recouvert, il redevient chrysalide et la parure de bijoux, son cocon.

     

       Seules restent visibles les mains posées à plat sur les genoux : lien indéfectible au monde, qui incarne dans sa chair, le fil tendu entre l’Autre et les tisserandes. L’or continue cette union en apportant sa protection sacrée, comme pour figer le corps dans une dernière image, inaltérable. Par cette alchimie, lentement, le dialogue entre le céleste et les profondeurs de la terre se produit.

     

       Mais au-delà de cette image, une autre fable s’écrit que vous ne verrez pas ici. Désormais, le temps de l’image s’est substitué au temps de l’absence. Cette absence est le sanctuaire d’avant la parole, elle est le temple où la disparition est conjurée par un geste de la main, main qui comme une vague, conjugue le rythme de l’effacement à celui de l’apparition, dans un éternel recommencement.

     

    Ghitha Triki

    Casablanca, 7 septembre 2019

  • Incarner le visible, 2019

    Vue de l'exposition, Desorientalismes, CAAC Séville, 4 mars - 5 juillet 2019

    ©CAAC Sevilla