Elle et Moi

Quand je passe devant un incendie, par exemple, devant un évènement qui est bien réel, je vois surtout une peinture abstraite… L’œuvre de la pluie, du soleil ou tout simplement du temps qui passe, sur un mur ou sur un objet en ferraille, c’est déjà une œuvre d’art en soi. C’est sa plasticité qu’ensuite l’artiste va réussir à figer sur la toile. Ces visions fulgurantes que la réalité nous offre, nous interpellent. Pourquoi ? Parce qu’inconsciemment on les recherche. Ces mondes chaotiques, comme celui d’un chantier de ferraille, condamné, jugé sale, sujetméprisé par les tenants de l’académisme, j’en découvre partout. Ils sont une vraie source d’inspiration pour mes tableaux.
Je capte des choses à partir de paysages déjà vus. Mais ce n’est pas non plus la réalité normale que tout le monde peut voir. Car il ya une relation entre une simple image entraperçue et moi. Je veux peindre une certaine expression de la réalité et non pas la réalité elle-même. Il y a des choses que j’essaie de capter mais qui se tiennent à une certaine distance… J’essaie simplement de leur donner un corps, une forme expressive.
Je pars d’une idée, avec une maquette en tête. Ce sont les couleurs et les matières qui vont ensuite guider ma main, et me faire souvent dévier de l’idée initiale. Mon travail est par exemple différent de celui d’un portraitiste. C’est lui qui décide, personne d’autre à sa place. Surtout les peintres hyper réalistes, ni la toile, ni les matières, ni rien d’autre ne les aident. Peindre un œil avec la plus extrême précision, par exemple, ou un sourire au bord des lèvres, la réussite dépend entièrement de la technique de l’artiste.
Dans mon cas, il en va tout autrement. Quand je commence une nouvelle œuvre, je me retrouve devant une grande surface blanche avec seulement ma petite idée abstraite en tête. J’avoue ressentir une certaine peur. Aussi, j’entreprends toujours un petit rituel avant de commencer à travailler… Je demande de l’aide à la toile ! C’est elle, je le sais, qui va me sortir de la solitude paralysante dans laquelle je me trouve. Puis parfois je jette les pinceaux et je m’énerve contre elle; ou au contraire j’essaie de la flatter, comme pour la remercier de m’avoir aidé… La toile, les couleurs, les matières que j’emploie, je les supplie de m’aider, car il y a comme une force vivante en elles. Parfois j’insulte mon œuvre car je ne suis pas content du résultat du jour. Le portraitiste est seul avec ses doigts et son pinceau à peindre un œil: le résultat de l’expression bien ou mal captée, il en est seul responsable. Moi, je ne suis pas aussi seul, nous sommes deux à travailler ensemble…
Mon œuvre est l’exact reflet de l’homme que je suis: avec mes qualités et toutes mes faiblesses aussi. Car elle est le reflet de mon âme, ma compagne éternelle. C’est une longue histoire d’amour, d’affections, de colères et de plaisirs. Parfois des chagrins et des heurts comme dans toute passion amoureuse, mais jamais nous ne nous quittons; elle m’aime et je l’aime. Pourtant, l’artiste et son œuvre vivent dans un sens opposé: plus le peintre vieillit, plus son œuvre rajeunit !
Ma peinture, au stade d’entente et de complicité auquel nous sommes arrivés, me libère. Aujourd’hui, nous nous faisons confiance mutuellement. Je suis persuadé qu’elle compte sur moi comme je compte sur elle pour me soutenir. Elle a, autant que moi, des choses à dire et à exprimer car elle continue de guider ma main et mon esprit. Souvent d’ailleurs c’est elle qui a le dernier mot. Elle me fait faire des choses qui m’étonnent !
Quand j’étais jeune, j’étais coincé, j’étais vieux dans ma peinture… C’est beaucoup plus tard que je me suis mis à rajeunir à travers ma peinture ! Elle m’a amené à vouloir casser toutes les règles académiques. Car il faut savoir désapprendre ces règles qui enferment l’artiste dans un carcan.
Avec l’expérience de nombreuses années de pratique, l’œuvre se libère et libère l’artiste en même temps. L’œuvre est la meilleure des conseillères: elle me guide et m’impose presque des choses imprévues, des accidents, que j’accepte avec joie. Ce qui donne ce paradoxe: plus on va de concert, l’œuvrerajeunit à mes yeux, alors que moi, je me sens physiquement vieillir. Mon corps n’est plus exactement le même, je n’ai plus la même force physique mais, grâce à l’esprit de jeunesse qu’elle m’insuffle, je poursuis mon œuvre, je l’accompagne jusqu’au bout de sa folle échappée sans qu’à aucun moment je ne m’essouffle…

Moa Bennani
Kénitra,novembre 2016